Vivre dans une grande ville quand on aime l'art, l'histoire et la connaissance en général, cela signifie graviter régulièrement entre deux espaces aux antipodes l'un de l'autre : le métro et le musée.
Le premier est un lieu de transit, un espace nu où le regard s'égare inévitablement sans trouver d'endroit sûr où se poser. Le second est un lieu où le temps échappe à la course habituelle qui régit nos activités, un lieu synonyme d'abondance et dont le foisonnement intérieur constitue la plus belle des récompenses pour l'impétueuse curiosité. Ce qui me fascine dans ces deux espaces si différents, c'est la place qu'occupe le regard en leur sein. C'est ce que j'ai choisi d'explorer dans cette série de deux articles.
L'art d'observer dans le métro
Les rails se mettent à trembler avant même que la rame ne soit visible et une bouffée d'air traverse le quai et balaie le visage des navetteurs qui s'étaient levés à l'unisson. La machine s'arrête, essoufflée mais imperturbable. Les portes s'ouvrent et la foule se mêle, se déforme telle une cellule en pleine mutation puis se divise en deux. Des trompettistes annoncent la fermeture des portes, clank ! Le voyage peut commencer.
Lorsqu'on connait le trajet, on peut employer son attention à autre chose qu'à suivre avec nervosité l'égrenage des stations par une voix métallique. Si en plus on choisit de ne pas se laisser anesthésier par son smartphone, notre regard est libre de naviguer dans l'intérieur de la rame. Tout ce qui s'y trouve n'a d'autre fonction que d'aider les passagers à atteindre leur destination sans encombre, des informations qui, comme la voix métallique, sont maintenues à la lisière de notre attention. Les modestes encarts publicitaires qui trônent au-dessus des portes et qui représentent la première et dernière chose que l'on voit, sont également victimes de ce phénomène d'habituation. Ne reste plus pour le regard vagabond que l'observation attentive des passagers continuellement renouvelés, représentant le plus sûr remède à l'ennui qui pourrait s'insinuer, sans crier gare, entre deux stations.
Le défi, pour ne pas parler de problème, c'est que dans cet espace confiné où aucune discussion véritable entre deux inconnus n'a d'avenir, qui est un parangon de mixité sociale et culturelle, où les regards peuvent avoir mille et une significations, il existe une règle universelle : s'éviter du regard en toutes circonstances sauf pour prêter assistance ou en cas de problème. Briser ce pacte implicite, c'est s'exposer, au mieux, à un embarras qui ne se dissipera qu'une fois qu'un des deux renégats aura délaissé le métro, au pire, à une apostrophe - d'une voix vidée de la courtoisie indifférente caractéristique des rapports entre les habitants d'une métropole - qui n'est qu'une des nombreuses variations du fameux : "Qu'est-ç'tu r'garde ?!".
Apparemment, l'ennui est bien plus terrible que la douleur donc je finis toujours par poser mon regard dans la rame mais avec ruse, pour ne créer ni embarras ni tension.
La technique la plus simple à exécuter consiste à observer l'activité de la rame en utilisant le reflet de la fenêtre qui, dans l'obscurité des tunnels dans lesquels le métro s'engouffre, renvoie fidèlement la réalité. L'illusion est confondante, si bien qu'on ne serait pas surpris de se voir quitter la rame en tenant la main d'une inconnue... Mais on observe cet univers parallèle en spectateur, comme planté devant un film en 3D alors que nos lunettes ont disparu sous une rangée de sièges.
Si l'on veut être au plus près de son sujet, on délaisse le cinéma pour la peinture. On fait ses premières armes avec des portraits d'intérieurs, en observant minutieusement chaque recoin de la rame, en évitant encore à ce stade les passagers. Petit à petit, on s'en approche avec des natures mortes : un panier rempli à ras bord de fruits et de légumes fraîchement récoltés au supermarché, les replis d'un sac à main en cuir, un sac à dos au port paresseux qui s'affaisse sous son propre poids,... Et cela, jusqu'à ce que l'on aperçoive une main sur le manche du panier, une épaule sous la lanière du sac à main, un menton sous le sac à dos hissé sur la poitrine pour décourager les pickpockets. De là, on laisse traîner son regard de la main à l'épaule, de l'épaule à la gorge, du menton aux oreilles,...
Quand on parvient finalement à entrevoir le visage, nos premières observations ont un style impressionniste, chargées de couleurs vives qui trahissent notre émoi et de formes reconnaissables mais floues, marque de regards précipités. Si l'on parvient à garder son sang-froid, les traits se précisent pour créer une superposition géométrique qui fixe le sujet mais dont les éléments qui le compose semblent avoir été agencés dans le mauvais ordre : c'est la période cubiste. La dernière étape de ces observations furtives est la capacité à procéder par touche : chaque regard est insignifiant en soi mais leur répétition reproduit le sujet avec une précision déconcertante. On dessine une moustache un poil à la fois et l'iris se révèle pigment par pigment...
C'est le perfectionnement de sa technique et la multiplication des réalisations qui poussent l'observateur à entreprendre des oeuvres plus ambitieuses. Avec cette confiance nouvellement acquise, on peut se lancer dans des portraits. C'est une entreprise périlleuse et je prends les plus grandes précautions depuis que j'ai vu deux artistes en train de réaliser un portrait simultanément, sans se lâcher du regard, ni sourciller, pour finir par se barbouiller mutuellement le visage de couleurs les plus diverses : du mauve au bleu en passant par le violet et le pourpre. Je choisis donc des sujets distraits, de préférence par une activité intellectuelle dont l'intensité favorise l'immobilité. Ce sont ces conditions qui m'ont fait réaliser d'innombrables portraits de lecteurs et de lectrices.
Moi qui pensais avoir atteint là le pinacle de la réalisation artistique dans les transports en commun, j'ai découvert l'art de la mosaïque en remettant à sa place un marque-page qui avait glissé du livre de mon sujet. Nous nous sommes regardés pendant un long moment, mais, conscient de mon regard de soufre, j'ai détourné les yeux...