Les acrobaties de l'écureuil

Ode à la pourriture ou de la genèse des idées

La premiere question que l'on pose à un écrivain - après "comment payes-tu tes factures ?" - est : "d'où te viennent tes idées ?".

C'est une question à laquelle Nail Gaiman a brillamment répondu dans une intervention que tu peux retrouver ici : Neil Gaiman: Where do you get your ideas from?. Il explique que c'est LA question à ne pas poser à un écrivain, car tout ceux qu'il connaît préparent une réponse bilieuse, pleine de raillerie pour celui qui osa s'y risquer. L'origine de ces réactions ? L'ignorance vis-à-vis de la manière dont les créations de leur esprit sont nées et sur l'absence de garantie qu'ils/elles seront en mesure de réitérer l'exploit.

Je pensais à cette question lors d'une promenade dans les bois, lieu propice à la naissance de toutes sortes d'idées, et j'en suis venu à formuler une réponse plus compatissante.

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Parmi les innombrables espèces d'arbres, de fleurs et d'oiseaux que je croise au quotidien, j'ai rarement été aussi émerveillé que devant la beauté des champignons. Les recherches entreprises suite à ce constat m'ont fait découvrir un monde fascinant, un monde qui s'étend à l'abri des regards et qui accompagne chacun de nos pas : le monde des mycètes.

Je n'ai pas l'ambition de faire la synthèse de tout ce que j'ai appris sur ce règne, ni de recenser toutes les formes et les couleurs sous lesquelles le sporophore - la partie visible du champignon - se manifeste. Je vais m'en tenir à un type bien particulier : les saprophytes, les champignons qui se nourrissent, en la décomposant, de matière morte. Et parmi eux, je compte me limiter aux quelques spécimens que j'ai eu la chance d'observer de mes yeux.

J'insère quelques photos à l'article pour que tu puisses constater par toi-même que ces excroissances colorées, aux inclinations parasites, possèdent d'indéniables vertus esthétiques.

Quand est-ce qu'une forêt tempérée, étouffée par la ville, nous offre-t-elle des couleurs aussi vives, des formes aussi atypiques que celles des champignons en train de dévorer un cadavre ligneux ?

Polypore soufré.jpeg

Ne nous émerveillons-nous pas à la mention des coraux qui peuplent les mers de contrées exotiques, alors que nos bois regorgent de forment qui n'ont rien à envier à la finesse et à l'élégence du squelette de ces animaux marins ?

Champignons coraux blancs.jpeg

Champignons coraux bruns.jpeg

Ce n'est pas toujours leurs caractéristiques qui me frappe - leur rebord dentelé, leur aspect onduleux ou les couleurs éclatantes qu'ils arborent - car même si je tombe sur des exemplaires communs, bien droits sur leur pied et à l'abris de leur chapeau si reconnaissable, ils me surprennent à des endroits où je ne les attendais pas.

Bouquet de champignons dans une souche.jpeg

Ce qui m'attire vers ces bijoux dans leurs écrins moisis, c'est que le temps qui passe - qui les voit croître ou déchoir, qui les voit se faire arroser de perles ou malmener par le vent - me les laisse apercevoir dans un état qui n'est qu'une des mille facettes éphémères de leur métamorphose.

Champignon coiffe Maya.jpeg

Champignons blancs et bruns et limace.jpeg

J'ai du mal à imaginer un jardinier, après qu'un arbre ait courbé l'échine et qu'il ait fini par le scier, conserver, au milieu des lilas et des rosiers en fleurs, dans ce qu'il considère comme son ouvrage, une souche encombrante qui va s'émietter lentement, se couvrir de limaces et de leurs excréments. Il aura vite fait de la déterrer, et de la brûler dans un coin pour débarrasser son jardin de la pourriture.

Pourtant, si l'on veut pouvoir profiter du spectacle fongique infini, il faut accepter de laisser la pourriture s'insinuer, de la laisser réduire à rien ce qu'on croyait inamovible pour pouvoir être témoin de la fin d'un cycle qui n'est en réalité que le début d'un autre...

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"D'où te viennent tes idées ?". D'une posture. D'une hygiène de l'esprit qui consiste à ne pas évacuer immédiatemment les pensées farfelues, indécentes choquantes, ni les associations apparemment creuses.

Et si les idées n'étaient en fait que des pensées que l'on a laissées pourrir jusqu'à voir sporuler une forme inattendue aux couleurs éblouissantes ?

Laisse pourrir tes idées, laisse le résultat se greffer à d'autres pensées qui t'inspire le dégoût et qui sait, tu pourras peut-être te balader dans les dédales de ton esprit, en t'émerveillant de ce que tu es parvenu à faire naître de spéculations que tu condamnais au rebut...

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Maintenant je vais aller trouver une histoire drôle à raconter si l'on me pose cette malheureuse question ! Ça ne devrait pas être difficile avec une prémisse qui implique de tomber sur des champignons lors d'une balade en forêt...

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