Les acrobaties de l'écureuil

Les invisibles

Même s'il suffit d'ouvrir un journal au hasard ou de zapper sur une chaîne d'information par accident, pour causer à n'importe qui sueurs froides et palpitations, j'ai décidé d'apporter ma contribution à cette fête qui réjouit les enfants et les dentistes.

J'ai rédigé l'histoire qui suit en une heure dans le cadre d'un atelier d'écriture qui s'est tenu lors d'un festival de cinéma de genre, principalement axé sur les genres du fantastique, de l'horreur et du thriller. En plus de la limite de temps, nous avons dû composer avec trois autres contraintes. D'abord, notre texte devait être basé sur le synopsis d'un des films en lice et dont voici à peu près la teneur : "dans un diner aux Etats-Unis, la police découvre au petit matin, le corps de cinq personnes, dont la serveuse, qui gisent dans un bain de sang. Les lumières sont allumées et du jukebox émane un air enjoué... Que s'est-il passé ?". Ensuite, et après avoir eu dix minutes pour préparer la structure de notre texte, nous avons appris que l'histoire devait être racontée du point de vue de la serveuse. Et enfin, après trente minutes d'écriture, il nous a été demandé d'aborder le reste de notre récit du point de vue d'un autre personnages mentionné dans la première partie. De ces contraintes oulipiennes est né le texte que voici.

Joyeuse Halloween !

             Les invisibles

Je ne me fais aucune illusion sur mon cas. Je sais que l’inspecteur grisonnant qui sort de sa voiture par à-coup - d’abord ses jambes frêles, puis sa grosse bedaine et enfin, en agrippant le volant en gémissant, ses épaules et sa tête ; que ce personnage usé, non tant par tout ce qu’il avait vu mais par les immenses distances qui le séparaient de ce qu’il avait à voir et qui lui donnait tout le temps de ressasser les images qui n’avaient eu aucun mal à se graver dans son esprit ; que cet homme là, n'aurait rien pu faire.

J’ai su en observant mon corps inanimé, entouré de celui de mes collègues, que mon affaire ne serait jamais résolue. Pour qu’elle le soit, il aurait fallu que l’inspecteur en charge soit en mesure d’élucider la disparition de trois jeunes filles que les employés du diner avaient été les derniers à apercevoir vivantes et ainsi, apporter une réponse à leurs familles et aux milliers de personnes qui s’étaient mobilisées pour retrouver leurs traces.

Si j’avais vécu plus longtemps, j’aurais été en mesure d’apporter des éléments indispensables à l’enquête. Mais quand l’un de ces éléments m’avait sauté au visage, je n’ai pas pu m’empêcher de le partager avec la seule personne qui avait un intérêt à ce que rien ne se sache.

S’il avait pu sonder mon âme cet inspecteur Fargio qui finissait de suer les deux tasses de café au rhum qu’il avait bu le matin de mon assassinat, je lui aurais tout raconté. Mais puisqu’il en est incapable, malgré le regard intense qu’il pose sur mon corps désarticulé, je vais me contenter de vous.

Je n’avais rien à faire dans la cuisine et avec le recul, je me rends compte qu’il aurait mieux valu que je m’en tienne loin. Mon rôle consistait à venir chercher les plats à la volée puis à balancer les assiettes dans l’évier avant de retourner pirouetter en salle. Pourtant, le matin, avant de commencer mon service, j’aimais pénétrer dans ce lieu qui fût si chaotique la veille et qui, quelques heures plus tard, ne souffrait aucune tâche, aucune odeur, aucun des sévices infligés pendant les longues heures de service durant lesquelles la clientèle exigeait sa nourriture en grognant. Le silence et la propreté de la cuisine me donnait l’illusion que tout était encore possible et que, moi aussi un matin, je pourrais me lever et recommencer à zéro, intacte comme au premier jour.

C’en était fini à présent. Tout ça parce-que j’ai cru apercevoir une tâche de rouille sur notre immense rapière en acier inoxydable, avec laquelle on réduisait à rien le fromage qui nous arrivait pas tonnes et autour de laquelle devait s’activer deux employés pour obtenir de petits copeaux propres à agrémenter la viande de nos burgers. La viande tiens. En plus de déceler la tâche sur la rapière, l’inspecteur Fargio devrait examiner les sachets de haché du frigo étiquetés “porc”, “boeuf” et auquel il aurait fallu ajouter qu’ils pouvaient contenir des traces de restes humains. Je l’ai compris trop tard. J’avais déjà averti Patrick, notre cuistot, que la rapière devait être remplacée si l’on voulait éviter que la rouille n’intoxique les clients...

Il m’a frappé tellement fort que j’ai été propulsée sur le dos, paralysée par la douleur et la surprise. Avant de m'évanouir, j'ai juste eu le temps de saisir ce qui se déroulait à côté et d’entendre ce qu’il faisait subir aux autres qui, un instant plus tôt, rigolaient en avalant leur croissant.

Jamais personne ne résoudra cette affaire. Pas avec la mare de sang qui inonde la cuisine et recouvre la plupart des ustensiles, dont la râpe sur laquelle il faudrait qu’un oeil attentif distingue la tâche de rouille... ou ce qui parait l’être.

                           ————————————————

Des disparitions le long des interminables veines qui strient les Etats-Unis, l’inspecteur Fargio a fini d’en tenir le compte depuis sa sixième année de service comme officier dans l’Etat du Nouveau-Mexique. Les quintuples homicides, égayés par les inflexions de voix de Ray Charles, par contre, il n’en avait connu qu’un. Comment oublier cette scène dont les images fuitaient à intervalles réguliers dans les journaux et dont il fixait encore, cinq ans plus tard, les photos. Qu’est-ce qu’il n’arrivait pas à comprendre ?

Cinq corps. Le manager, un serveur, deux serveuses, dont une dans la cuisine, et le cuisinier. Le fil du téléphone traçait des méandres kaki dans les flaques de sang et, ça et là, le carrelage blanc apparaissait, souillé par des traces de lutte. Rien n’indiquait que quelqu’un d’autre c’était trouvé là. Comment aurait-il pu ? Avec tout ce sang, on aurait retrouver sa trace jusque dans ses toilettes. Le meurtrier devait nécessairement se trouver parmi les victimes. Il n’avait pas dû en dire plus à ses supérieurs pour que ceux-ci en concluent que, puisque tous les employés étaient des travailleurs illégaux, puisqu’on avait retrouvé un peu de drogue et trois couteaux qui avaient servis, personne ne pleurerait la disparition de ces invisibles ou qu’en tout cas, personne ne viendrait chialer suffisamment proche des lieux de pouvoir pour que l’on soit forcé de faire quelque chose. "Affaire classée" lui avait-on ordonné.

Tout le monde semblait s’être plié à cette injonction… sauf lui. Il avait assisté impuissant à la démolition du diner, remplacé par le maillon d’une chaîne de fast-food où l’on serait certainement servi - et qui serait certainement géré et récuré - par d’autres de ces invisibles. L’ancienne clientèle du diner - uniquement composée de camionneurs de passage, qui avaient vaguement entendu parler des événements, et de policiers qui souhaitaient oublier au plus vite cette histoire - ne s’en ému pas. Si seulement il avait pu lui aussi faire semblant. Mieux, si seulement il avait pu compter sur un peu d’aide. N’importe qui. N’importe quoi.

Parfois, quand il se rendait sur les lieux du crime qui lui avait irrémédiablement assombri l’âme, il lui semblait entendre une voix. Une nuit, à moitié saoul, il chercha à identifier ce bruit. Il le suivait à la trace, s’immobilisant dès qu’une voiture déchirait le silence puis tendait l’oreille, à l’affût. Il trouva enfin l’origine du murmure qui avait accompagné nombre de ces veilles en ce lieux : c’était l’avis de disparition jauni des trois autostoppeuses qui bruissait au vent.

Thoughts? Leave a comment