Les acrobaties de l'écureuil

Bonjour !

Qu'y a-t-il de mieux comme premier article de ce blog que de vous souhaiter la bienvenue ?

Je vais passer au "tu" parce-que c'est plus chaleureux et parce-que le "vous" semble un peu présomptueux à un stade où seul ma mère me lit certainement.

Puisque ces quelques phrases n'assouvissent pas le désir créé par cette première incursion dans ce lieu qui m'appartient, j'ai décidé de rédiger un petit guide de la salutation de rue de l'endroit d'où je viens.

J'ai grandi dans une petite ville où, à certaines heures de la journée, la densité de population s'exprime en dizaines de kilomètres carrés. Il n'est pas rare de s'y promener en ne saisissant qu'une ombre au détour d'une ruelle ou le bruit de talons qui s'évanouisse rapidement dans le silence. Quand le hasard jette sur notre route un autre être humain, c'est un événement que l'on se doit de traiter avec égard, tout en maintenant un équilibre nécessaire dans une ville d'un peu plus de trente mille habitants. L'objectif de la salutation est de rester courtois, tout en n'imposant pas à l'autre personne une discussion intempestive dont elle cherchera à se défaire, avec tout autant de courtoisie, durant les vingt minutes suivant son commencement.

À une heure où la ville semble déserte, le long d'une rue qui déroule sa langue sur une centaine de mètres, la salutation, avec celui ou celle qui s'approche, est inévitable. Pour aborder ce qui tient à la fois du duel, de la collision et de la courbette, tu peux te fier aux instructions suivantes...

Tout commence par le premier regard. Celui qui nous fait apercevoir l'autre personne sur notre chemin. C'est la phase de "repérage", celle durant laquelle l'individu est encore suffisament éloigné pour que l'on puisse se permettre de jeter des regards qui s'attardent, sans conséquence. Vient ensuite "l'approche", phase qui débute lorsqu'on est en mesure de cueillir les traits du visage de celui ou celle qui nous fait face. Dès cet instant-là, seuls des éclairs à la dérobée sont admis et uniquement destinés à juger de la distance qui nous sépare du moment fatidique de la "rencontre". C'est une discipline aisée à respecter quand il y a encore vingt mètres entre nous, mais à mesure que l'espace s'amenuise, il devient de plus en plus difficile de ne pas précipiter nos regards en direction de celui qui s'approche toujours plus, avec chaque seconde qui passe. Pendant le court laps de temps qui précède la "rencontre", tout mérite plus ton attention que la silhouette mouvante qui te fait face : un balcon rongé par l'humidité, une façade écaillée, une portière de voiture, un nuage ou un pavé du trottoir...

Puis l'occasion se présente! Il m'est impossible d'en indiquer l'instant précis car elle dépend de l'allure des deux corps en mouvement. Quoiqu'il en soit, dans la fenêtre d'opportunité qui s'ouvre, tu dois être capable de lever la tête et de fixer l'autre personne sans que cela ne devienne inopportun et insistant ; tu dois être en mesure de faire sortir le mot qui te brûle la gorge quand vos regards se croisent puis de tourner la tête, d'enchainer trois pas et de disparaître pour l'autre...

"Pourquoi s'imposer de tels calculs ?", tu me diras.

Rien ne t'obliges à tenir compte de ces conseils si tu te satisfais d'un 'bonjour' arraché au dernier moment, embarrassé d'avoir à croiser quelqu'un sans un regard. S'ils te plaisent ces face-à-face inconfortables après qu'une salutation ait été échangée à dix mètres de distance et que toi et ton interlocuteur du moment devez vous croiser sans savoir si une autre salutation est de mise ou s'il est préférable, après que votre unique cartouche ait été tirée, de garder le silence.

Si je cherchais vraiment à te convaincre, je te dirais tout simplement que dans l'espace qu'arrive à se ménager deux experts, dans le temps dont ils disposent pour relever la tête et échanger une salutation, tout est possible : une conversation inopinée et voulue des deux parties, le cadeau d'un regard ou d'un sourire propre à illuminer le reste de la journée. L'embarras et le silence contre la joie de rencontrer un autre être humain sur ta route...

Mais je me dois de te mettre en garde. Peu importe le temps que tu investiras pour soigner ta technique et ton timing, ton approche sera invariablement mise en échec par un petit être qui avait échappé à ton champ de vision, s'approchant sans calcul, ni arrière-pensée et qui te saluera dix fois s'il le faut, juste pour le plaisir d'entendre l'écho de ses propres paroles.

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